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Théorie, pratique et vérité

Yves Brault

La question qui nous réunit aujourd’hui est celle de l’identité de l’analyse psycho-organique, notamment dans son rapport à la psychanalyse. Question ancienne… mais qui prend une nouvelle acuité parce qu’après une période de créativité féconde et brouillonne vient le temps où les créateurs éprouvent le besoin d’asseoir leur pouvoir.

Alliances et stratégies

Il y a des questions de stratégie et il y a des questions d’alliances :

Il se déroule actuellement en France une bagarre assez sanglante au sein de l’université entre les psychanalystes et les tenants des neurosciences ou plutôt les sciences cognitives. Disons-le tout net : la psychanalyse est en train de perdre cette guerre même si elle peut ici ou là gagner quelques batailles ponctuelles. Ce qui me fait penser cela n’est nullement une connaissance intime des conflits de pouvoir qui agitent les instances universitaires mais l’évidence que la psychanalyse a totalement perdu le rayonnement qu’elle a eu dans la première moitié du vingtième siècle dans le domaine des sciences dites humaines. Quel philosophe, quel ethnologue, quel sociologue, quel anthropologue se réfère de nos jours à la psychanalyse ? Si la France est l’un des derniers pays où la psychanalyse est vivante, il faut quand même constater qu’elle se cantonne maintenant dans une recherche clinique, au demeurant souvent passionnante. Les psychanalyses n’ont plus rien à nous dire sur le monde actuel, sur les enjeux de notre société, sur un destin qui ne peut que prendre maintenant un visage planétaire.

Cependant, la guerre franco-française entre la psychanalyse et les sciences cognitives n’est pas notre affaire. Je doute très fortement de la solidité de certaines alliances, qui me semblent contre nature entre nous et, par exemple, J. A. Miller car je suis convaincu que celui-ci éprouve à notre égard le même mépris qu’il manifeste ouvertement envers l’Inserm et autres bastions cognitivistes. Je ne me fais non plus aucune illusion sur la générosité des cognitivistes.

Pratiques et théorie

Ceci étant dit, je n’ai pas l’intention de développer cela devant vous. Ce qui me préoccupe est d’une autre nature car je crois que la stratégie la plus habile restera inopérante si elle ne s’appuie sur un mouvement qui la dépasse et que nul ne peut contrôler qui est le mouvement mêmes des idées et de l’imaginaire qui nous constituent en tant qu’êtres sociaux. Je reviendrai là-dessus un peu plus loin.

 

Cette question d’identité, je vais la poser de la façon suivante : Comment pouvons-nous rendre compte de notre pratique ?

Cette question paraît simple ; elle ne l’est pas. Tout d’abord, avons-nous vraiment une pratique commune ? Question difficile ! Si, par pratique commune, il faut entendre technique uniforme, la réponse est non. L’APO utilise une grande variété de techniques où chacun d’entre nous va puiser selon ses bases, comme on dit. En tout cas nous n’utilisons pas tous les mêmes outils : certains touchent et pas d’autres, certains massent (ce n’est pas pareil) et d’autres pas, certains allongent et d’autres non, certains utilisent les rêves mais pas tout le monde et ainsi de suite.

On peut évidemment se dire que nous ne formons qu’un ensemble disparate sans cohérence et je me le dis parfois quand je suis découragé par la cacophonie qui me semble parfois submerger toute parole dans notre mouvement. Mais je vis aussi d’autres expériences qui me donnent du courage et particulièrement au sein de la commission de titularisation. Ces expériences, que je ne puis ici décrire en détail, m’ont donné la conviction que nous avons bien en effet un système pratico-théorique en commun et c’est ce système dont il s’agit de rendre compte.

J’ouvre ici une digression indispensable car il faut faire une distinction entre théorie et méta-théorie : un enfant de quatre ans connaît la grammaire, c’est-à-dire qu’il sait conjuguer correctement les verbes, utiliser à bon escient les marques de genre ou de singulier/pluriel, etc. Mais il ne sait pas, en général, expliciter les règles de grammaire sous une forme générale. Ce n’est d’ailleurs pas là une opération évidente. La linguistique n’a mis en évidence certaines règles du langage que tout récemment alors que les hommes parlent depuis (au moins) des millénaires.

Je dis donc que nous avons un système pratico-théorique, c’est-à-dire que nous faisons certaines choses selon certaines règles mais nous ne savons pas forcément expliciter ces règles et c’est cela qu’il s’agit de faire maintenant. Je pense même que la tâche est urgente.

J’ai intitulé mon exposé : « Théorie, pratique et vérité ». On a l’habitude d’opposer les deux premier termes : pratique et théorie seraient antagonistes et il faudrait choisir entre les deux.

Certains se disent pragmatistes. Qu’est ce que cela veut dire ? Certaines personnes disent qu’elles mettent les faits en avant. Mais il n’y a pas de faits bruts ! Ce que nous expérimentons passe nécessairement par le filtre de nos sens et nos sens ne sont pas seulement des filtres. Notre système visuel, par exemple, n’est pas seulement un filtre qui ne laisse passer que les longueurs d’ondes comprises entre (à peu près) 0,4 et 0,8 micron. C’est aussi un organisateur des différents centres visuels du cerveau (environ une quarantaine de sites) qui va donc coordonner et donner du sens à ce qui n’est autrement qu’un ensemble de phénomènes physico-chimiques sans signification.

Tout être vivant crée son monde ; pour reprendre l’exemple de la vision, une plante utilise la lumière pour la photosynthèse, ce qui lui permet de se nourrir du gaz carbonique de l’air. Elle crée ainsi un monde qui lui est propre et qui est différent du monde qu’un être humain crée à partir des mêmes radiations lumineuses qui éclairent la personne dont il est amoureux.

Soit dit en passant, cette idée qu’il n’y a pas de choses en soi, qu’il n’y a pas de fait en dehors d’un être vivant qui lui donne un sens, qu’il n’y a pas de réalité indépendante du regard qui est porté sur elle, cette idée est totalement étrangère à la psychanalyse freudienne, sans parler du sens commun. J’y reviendrai.

Ce n’est pas que cette idée soit vraiment nouvelle : est ce que le monde n’est pas simplement un rêve, est ce que la réalité n’est pas simplement l’idée que je m’en fait ? demandait déjà la philosophie chinoise, il y a des millénaires.

Mais les sciences physiques, après avoir accrédité l’idée d’une réalité en soi ont dû reconnaître qu’il était impossible de séparer le monde de celui qui l’observait. Nous sommes loin d’avoir simplement accepté cela, sans parler de comprendre ce que ça veut dire.

J’affirme donc qu’une position purement pragmatiste est insoutenable. Mais je ne crois pas davantage à un idéalisme absolu qui postulerait que la seule réalité est dans mon esprit. Certes, il est impossible de démontrer que ce n’est pas le cas : la situation actuelle, vous et moi dans cette pièce, moi en train de vous parler et vous m’écoutant, peut-être est-ce un rêve que je fais ? Et si vous me dites que vous êtes bien là, que vous le hurliez, qui peut prouver que ce n’est pas mon rêve qui crée ces hurlements ?

Seulement, s’il a bien existé des gens qui ont soutenu une position idéaliste, je n’ai jamais rencontré (dans mon rêve ?) quelqu’un qui vive selon cette conviction. Si je vous donne un coup de poing, je doute que vous vous disiez que ce n’est qu’un simple rêve et je redoute bien trop de ne pouvoir me le dire avec suffisamment de conviction si d’aventure vous me retourniez mon horion.

Ainsi donc pratique et théorie sont indissolublement liées et de ce couple, il est impossible de faire naître un terme avant l’autre. C’est pourquoi les discussions autour de la validité des différentes théories psychothérapeutiques me semblent mal posées. En tout cas, j’aimerais poser la question de l’identité de l’APO de la façon suivante :

Comment pouvons-nous rendre compte de notre pratique ?

Commençons par quelques remarques assez superficielles ; il y a en effet deux écueils :

Le premier écueil est de jargonner. Ce n’est pas nouveau et Molière s’en moquait déjà au XVIIè siècle : et voilà pourquoi votre fille est muette. Nous ne jargonnons plus en latin mais en lacanien et je ne peux résister à l’envie de vous conter quelques anecdotes : il y a longtemps j’ai eu une analyste lacanienne, d’origine algérienne, que je suis un jour allé écouter dans une conférence. Elle racontait l’histoire d’un petit enfant arabe qu’elle avait eu en thérapie, qui ne voulait pas parler et à qui il lui arriva de chanter des comptines. Elle expliqua le succès de son intervention avec force référence au phallus et au nom-du-père dont j’ai oublié le détail d’autant que je n’y comprenais rien. Sans doute mu par quelque malin transfert, je lui demandai à la fin de son exposé si elle avait chanté les comptines en arabe. Oui, me répondit-elle, mais ça n’a rien à voir ! Et elle se mit à rougir violemment… Bien sûr, il m’était facile de rappeler qu’on ne parle pas pour rien de langue maternelle et il reste à dire pourquoi cette thérapie a été efficace mais je ne crois pas que ce soit à cause du phallus.

Mon second exemple évoquera peut-être quelques souvenirs à ceux d’entre vous qui ont lu le livre merveilleux de Caroline Eliatcheff, à cœurs et à cris. Caroline Eliatcheff est cette analyste lacanienne qui travaille avec de tout petits nourrissons gravement en danger parce qu’ils ont été séparés de leur mère en prison, par exemple pour meurtre. Ces tout petits enfants de quelques mois parfois, se lassent mourir de faim. Que fait Caroline Eliatcheff dans de telles circonstances ? Tout simplement, elle explique la vérité au bébé, elle dit à l’enfant de trois mois que sa maman est en prison parce qu’elle a tué sa sœur de deux ans ! Et ça marche ! L’enfant accepte de prendre de la nourriture !

Bien sûr, ce n’est pas toujours aussi simple mais en gros cela fonctionne de cette façon. Maintenant les choses ne vont plus aussi bien (pour moi) quand il s’agit d’expliquer pourquoi ça marche. Car voici notre lacanienne lancée dans une histoire de chaîne signifiante où je n’y comprends goutte. Quel rapport ? Je vous en prie, quel rapport ? Et cela me paraît d’autant plus non-significatif que Caroline Eliatcheff, un peu plus loin, nous explique l’échec de sa tentative envers une petite fille par le fait que dans ce cas, elle n’avait pas habité sa parole. Si j’ai l’intuition de ce que signifie habiter sa parole, je ne vois pas comment il est possible de relier ce concept avec la théorie lacanienne.

Si je m’étend quelque peu sur ce thème, c’est que je vois les théories psychanalytiques venir abstraitement au secours de certaines de nos difficultés à rendre compte de ce qui se passe dans notre travail. Et ça ne nous aidera pas.

À l’université de printemps que l’EFAPO a organisé à la fin de mois d’avril, nous avons eu trois conférenciers : Robert Neuburger, Max Pagès et François Balta. Il y avait un point commun à ces trois conférenciers, qui concerne la façon dont ils interviennent et utilisent le contre-transfert : ils ne sont nullement au niveau d’une interprétation mais bien plutôt tentent d’intervenir de façon créative, utilisant éventuellement leur sentiment ou émotion (Max Pagès ou François Balta ; Robert Neuburger étant davantage dans la provocation). Autrement dit, ils privilégient tous l’ici et maintenant. Il est impressionnant de voir à quel point cette pratique s’éloigne de la pratique analytique.

Mais il est également remarquable que la manière dont chacun des conférenciers a rendu compte de cette pratique est extrêmement pauvre : la théorie systémique, après avoir dit, ce qui est évident, qu’on a toujours affaire à un système, ne sait rien dire de plus et ses références à la cybernétique n’apportent aucune compréhension utilisable, d’autant plus que le fonctionnement du cerveau ne peut guère s’interpréter en terme de cybernétique ; essentiellement parce que la cybernétique n’est que séquentielle (par exemple les concepts de feed-back, de rétroaction) et que l’on sait maintenant que les milliards de milliards de connections neuroniques fonctionnent essentiellement sur le mode de l’émergence globale. J’ai développé ce point dans un séminaire que j’ai fait à Toulouse l’an dernier mais ce serait un peu long de le faire ici.

Alors, inévitablement, dans les discussions qui ont suivi, on en est revenu à la bonne vieille définition du transfert, à savoir le placage dans le présent d’une situation passée. Et cela après que nos conférenciers aient insisté sur la créativité nécessaire dans l’ici et maintenant de la séance. Autrement dit, on plaque un principe de répétition sur un phénomène qu’on veut nouveau : la contradiction est flagrante.

Soit dit en passant, à cette même université de printemps, j’ai entendu Serge Ginger me faire remarquer que certains mémoires d’étudiant ne décrivaient pas ce qui se passait en séance mais donnaient seulement des interprétations dans le seul modèle psychanalytique. Je ne pouvais qu’être d’accord.

Ceci donc est le premier écueil, qui est de cliver, c’est le mot juste, pratique et théorie.

 

Le second écueil est symétrique. Il consiste à se réfugier dans l’ineffable, dans l’indicible. Ce qui s’est passé là est au-delà des mots…

Il y a d’ailleurs une variante psychanalytique de la chose, qui consiste à parler de rencontre d’inconscients… On trouvera cette expression sous des plumes des plus autorisées, ce qui ne change rien au fait qu’elle en veut rien dire. Car, d’une rencontre d’inconscients, je ne peux rien savoir, par définition.

Ce n’est pas que je pense qu’il soit possible de dire quelque chose de pertinent de toute expérience. Seulement, ce qui est indicible est indicible et celui qui en parle pour dire des choses indicibles m’a toujours mis mal à l’aise. Pour être tout à fait franc, je crois qu’il cherche à se faire mousser.

Ceci posé, est-il possible de sortir de ce dilemme ? Est-il possible de poser une parole qui soit ancrée dans l’expérience ? Je crois que oui mais il y a des conditions.

Ce qui me paraît actuellement évident en France dans le milieu psychothérapeutique, c’est à quel point nous sommes dominés, sans le voir de façon claire, par les paradigmes de la pensée freudienne. La première condition est donc de dégager les paradigmes qui gouvernent cette pensée et d’en faire une critique.

Le plus important de ces paradigmes est l’affirmation de la réalité de la réalité. Qu’est ce que cela veut dire, la réalité de la réalité ? Je ne sais plus quel gestaltiste a énoncé un adage célèbre : une rose est une rose, est une rose, est une rose… Hé bien non ! une rose n’est pas une rose ! ou plutôt, cette chose qu’on trouve dans certaines boutiques et qu’on peut envoyer par interflora n’a pas le même sens aujourd’hui pour vous qui en recevez parce que c’est votre anniversaire et pour moi quand j’avais huit ans et que j’en volais dans le jardin de mon père horticulteur, pour en mettre les pétales dans mon panier d’enfant de cœur à l’occasion de la Fête-Dieu ! C’est évident et je pense que vous en conviendrez, mais nous ne tirons pas toutes les conséquences de cette évidence.

La pensée freudienne est positiviste. En 1911, le mathématicien Hilbert, le physicien Einstein et Sigmund Freud signèrent un manifeste pour la promotion des idées positivistes. C’est quoi l’affirmation centrale du positivisme ? C’est l’idée qu’il existe une réalité indépendante du fait qu’il y ait ou non quelqu’un pour observer cette réalité. C’est là, j’y insiste, une idée banale : spontanément, nous pensons que ce que nos sens nous montrent existe même si nous ne sommes pas là pour le voir. Mais il y a longtemps que la philosophie a montré que ce n’est nullement évident car nous ne pouvons rien savoir du monde en dehors de ce que nos sens nous en font connaître. Cependant, ce qui a donné une force nouvelle et presque irrésistible à cette idée, c’est le succès des sciences physiques du XIXè siècle, basées justement sur le principe de l’objectivité. Puis par un retournement extraordinaire, les mêmes sciences physiques ont montré que le principe d’objectivité n’avait aucun sens là même où il semblait le plus solidement assuré. Il est d’ailleurs remarquable qu’Albert Einstein, qui a bouleversé la physique avec la relativité n’a jamais accepté le bouleversement de la mécanique quantique.

Par conséquent, l’idée que la réalité existe en dehors de notre regard, cette idée est fausse, bien que nous ayons du mal à comprendre exactement comment elle est fausse. Niels Bohr disait que celui qui n’est pas bouleversé par la mécanique quantique ne la comprend pas et mon professeur de mécanique quantique à l’école normale supérieure avait coutume de dire qu’il ne la comprenait pas du tout mais comme ça marchait…

Si vous m’avez suivi jusque là, vous vous demandez peut-être ce que cela a à voir avec notre affaire. Comment se manifeste le positivisme freudien ? Hé bien, par le fait que le problème du client existe en tant que tel, qu’il a une cause, en général historique pour ce qui concerne les problèmes que la psychanalyse peut traiter. Par exemple, il y a un refoulé quelque part dans l’inconscient et il s’agit de mettre ce refoulé à jour. En somme, c’est un travail de détective ou de chercheur d’or, ou d’archéologue. Trésor ou horreur sans nom, il y a quelque chose caché quelque part. Et cette chose existe.

Considérons le contre-transfert. J’ai déjà évoqué la manière dont ce concept est presque systématiquement compris qui est la suivante : le client projette une partie de son histoire sur son thérapeute et celui-ci fait la même chose en retour. Il y a la réalité de l’histoire de mon client et la réalité de mon histoire et ces deux réalités se rencontrent dans la séance.

Je ne dis pas que cela est complètement faux ; je dis que c’est peut-être une question secondaire et qu’une question plus importante est que ce sont ces deux histoires là qui viennent à la surface ici et maintenant ou qui sont racontées simplement là. Et peut-être que le fait qu’elles se soient ou non passées réellement autrefois n’a-t-il aucune importance.

Dans certains groupes de formation, et malheureusement de plus en plus souvent, j’assiste à ce genre de scène : une personne A interpelle une autre personne B en lui disant : tu me rappelle mon père. C’était un vrai salaud mais ne le prend pas mal : ce n’est pas vraiment à toi que je m’adresse, c’est à mon père à travers toi !

Allons-nous, dans cette situation, analyser la situation avec le père ? Ou bien faut-il prendre en compte la situation actuelle ? Personnellement, je n’ai rien à faire du père et de savoir si B ressemble ou non au père car cette situation me met généralement mal à l’aise et je crois que je ferais n’importe quoi si je ne prends pas en compte ce mal à l’aise. Mais prendre en compte ce mal à l’aise ne veut nullement dire que je vais chercher dans mon histoire un événement s’y rapportant. On en trouvera toujours un et même beaucoup ! Et ça va m’avancer à quoi ? Cela va-t-il m’aider à dénouer ce qui s’apparente manifestement à une situation perverse ? Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer comment je m’y prends. Ce que je veux souligner, c’est que le point de vue psychanalytique est un obstacle à une attitude véritablement thérapeutique dans ce cas : ce qui, dans l’histoire de A explique son attitude présente et ce qui dans l’histoire de B explique sa vulnérabilité au sadisme de A n’est pas très utile de mon point de vue. Ce qui importe est comment sortir de manière créative de cette situation.

Or, le paradoxe est que beaucoup de personnes de l’APO sauraient se sortir honorablement d’une telle situation, me semble-t-il. Notre problème n’est pas là. Notre problème est que si nous nous en sortons convenablement, nous ne savons pas expliquer pourquoi et si nous nous embrouillons, nous ne savons pas non plus pourquoi.

Les êtres humains sont ainsi faits qu’il leur est vital de donner du sens à ce qu’ils font. Développer ce point serait trop long : c’est en rapport avec la néoténie et l’impossibilité où est l’être humain de survivre seul à cause du fait qu’il préfère souvent un plaisir imaginaire à un plaisir d’organe. Vous m’excuserez de ces trop brèves notations.

Donc nous avons absolument besoin de nous raconter une histoire qui donne du sens à ce que nous vivons. Personne ne peut faire l’économie d’une sorte de symbolisation, même (surtout) le psychotique.

Mais donner du sens, ça veut dire quoi ?

Quand Freud expliquait à ses clientes pourquoi elles avaient tel ou tel symptôme hystérique, ça marchait ; et puis ça n’a plus marché. Si vous expliquez à quelqu’un actuellement qu’il a tel ou tel problème parce qu’il était amoureux de sa mère à quatre ans, vous aurez un effet nul. Pourquoi cela n’a-t-il plus d’effet alors que ça marchait autrefois ? Si la chose est vraie, vraiment vraie, ça devrait marcher encore ! Autrefois, les explications de Freud faisaient sens, pourquoi n’est-ce plus le cas ?

La réponse que je propose est la suivante : donner du sens, c’est se mettre d’accord pour décrire dans les mêmes termes une expérience partagée. Le sens est donc une création sociale et ce qui fait sens n’est pas la même chose pour un bororo du début du vingtième siècle, pour un viennois de la même époque ou pour un psychothérapeute de notre mouvement.

Or, la théorie freudienne (mais on peut dire la même chose de Jung, Reich ou Lacan) repose sur un certain nombre de postulats partagés à son époque mais qui ne le sont plus de nos jours. Et c’est pourquoi il est très important de lire Freud (ou Jung, ou Reich, ou Lacan), avec une distance critique qui n’exclut nullement l’admiration, pour dégager ces postulats et s’en dégager.

Dire que le sens est une création sociale veut dire que le sens que notre époque donne aux choses ne bénéficie d’aucun statut privilégié. Il se trouve simplement que les paradigmes de notre époque sont ceux qui sont maintenant actifs. Bien sûr, personne en particulier ne maîtrise ce mouvement : il se fait, c’est la seule chose qu’on peut dire. Il se trouve que certaines personnes sont en adéquation avec ces paradigmes et d’autres non mais il n’y a évidemment aucune certitude.

Mais ce mouvement ne vient pas non plus de l’extérieur des gens qui constituent le tissu social : il nous forme et nous le formons. Individu et société ne s’opposent pas et ne sont pas non plus deux termes complémentaires : nous sommes créés par la société et nous créons la société.

Et c’est en ce point qu’une efficacité thérapeutique est possible.

Car je crois que l’espace de la séance est un espace qui peut être créatif. Je crois que l’espace de la séance peut être un espace de symbolisation, un espace de création de sens dans la mesure où ce qui s’y passe peut être une expérience partagée à laquelle le client et le thérapeute peuvent se référer dans les mêmes termes.

Cependant cette création est forcément minuscule par rapport à la création de sens à l’œuvre dans le monde social du client et du thérapeute. C’est pourquoi il doit y avoir congruence entre la (toute) petite et la grande création. Et c’est pourquoi il est si important que nos paradigmes restent congruents avec les créations imaginaires sociales de notre temps.

C’est pourquoi aussi je crois qu’il nous faut abandonner nos références psychanalytiques. Car les psychanalyses ne sont plus fécondes, stérilisées par les gardiens du temple de l’orthodoxie qui en ont figé les paradigmes, souvent bien au-delà d’ailleurs des positions de Freud lui-même.

Reste maintenant à dégager, si cela est possible, cet imaginaire de notre temps ; j’ai quelques idées là-dessus, mais cela ferait l’objet d’un autre exposé.

Marignac, mai 2005